En 2011, alors que j’étais une traductrice novice en attente d’un CDI, je me suis entendu dire : « On a besoin de quelqu’un pour le vin, tiens, traduis-moi ces notes de dégustation ! » Panique à bord ! Je n’ai pas osé avouer que je n’avais jamais bu un verre de vin rouge de ma vie (parce que j’avais décrété que le vin rouge sentait le moisi et l’araignée) et que je croyais qu’un cépage avait plus à voir avec les champignons qu’avec les fruits (avouez aussi que l’homonymie entre cep et cèpe sème la confusion…). Mais je devais prouver à ma boss que j’avais la charpente solide, alors j’ai retroussé mes manches et béni l’inventeur du logiciel de traduction assistée par ordinateur (TAO, l’ancêtre de l’IA), cet outil précieux qui permet d’harmoniser son texte sur la base des traductions similaires déjà effectuées dans l’entreprise. Une fois que j’ai compris qu’un « nez de sous-bois » n’était pas une mauvaise traduction Google des années 90, j’ai découvert un univers lexical d’une grande créativité. Robe chatoyante. Bouquet de fleurs blanches. Bouche gourmande. Le vin serait-il une femme ? Si tel est le cas, elle serait sensuelle, assurément. Elle aurait du caractère. Et vieillir la rendrait encore plus séduisante.
Cette semaine, j’ai fait une dégustation en Bourgogne. De rouge ! (Eh oui, je me suis bien rattrapée depuis 2011, il n’y a que les imbéciles qui ne changent pas d’avis !) Pendant trois quarts d’heure, j’ai parlé levures sauvages, tannins et fût de chêne avec une Canadienne anglophone qui a quitté le monde de la finance pour consacrer sa vie aux vins bourguignons. Une rencontre inattendue ! Depuis mes débuts dans le monde de la traduction œnologique, j’ai tracé ma propre route du vin. Elle est faite de découvertes, de poésie, de mots, de dégustations, de dépaysement, de technologie, de volupté. Qui eût cru que cette petite injonction angoissante « Traduis-moi ces notes de dégustation ! » aurait finalement déclenché une telle ivresse linguistique ?